mardi 25 septembre 2012

Lolita - Vladimir Nabokov

Je ne sais pas si j'ai mentionné que lolita réservait toujours aux étrangers un sourire absolument ensorceleur, plissant tendrement ses yeux veloutés, tous ses traits illuminés d'une douce fulgurance rêveuse , une expression qui, bien sûr, ne voulait rien dire, mais était si jolie, si touchante que l'on avait de la peine à ne voir dans cette suavité qu'un simple gène magique illuminant mécaniquement son visage sous l'effet de quelque atavisme emprunté à un antique cérémonial de bienvenue - hospitalité mérétrice, risque de dire le lecteur grossier. Ainsi donc, elle se tenait là alors que Mr. Byrd pérorait en faisant tournoyer son chapeau, et - ah oui, voyez comme je suis stupide, j'ai omis de mentionner la caractéristique essentielle du fameux sourire de Lolita, la voici: ce brasillement tendre, miellé, plein de fossettes, pendant qu'il fusait, n'était jamais destiné à l'étranger présent dans la piéce mais flottait, pour ainsi dire, dans sa propre vacuité lointaine et fleurie, ou encore, il se promenait au hasard avec une suavité myopique sur certain objet - et c'était précisément ce qui se passait maintenant: tandis que la petite Avis dodue se blottissait contre son papa, Lolita contemplait d'un air radieux un couteau à fruit qu'elle manipulait distraitement au bord de la table où elle était accoudée, à mille lieu de moi. Soudain, alors qu'Avis se pendait au coup et à l'oreille de son père, lequel enveloppait d'un bras distrait sa grosse progéniture disgracieuse, je vis le visage de Lolita perdre tout son éclat et devenir l'ombre minuscule et glacée de lui-même, le couteau à fruit glissa de la table, le manche en argent heurta par malheur sa cheville, ce qui lui coupa le souffle et l'obligea à s'accroupir tête pendante, puis sautillant sur une jambe, le visage horriblement défiguré par cette grimace préparatoire qu'affichent les enfants juste avant de fondre en larmes, elle partie en courant dans la cuisine - aussitôt suivie et consolée par Avis qui avait un si merveilleux papa rose et grassouillet et un petit frère dodu, et une petite soeur toute neuve, et une maison, et deux chiens ricanants, alors que Lolita, elle, n'avait rien. 

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